FACTORY| Yuriy Bykov (2018)

Profitons de l’été pour poursuivre l’entreprise commencée récemment : à savoir vous fournir un contenu un peu plus varié en profitant du goût que je prend aux projections presse. Rassurez-vous, arrivera quand même un jour où je me remettrai à parler de films pour lesquels j’ai payé ma place mais, que voulez-vous, je commence à aimer aller voir un film auquel je n’aurais peut-être pas donné sa chance et sortir de la salle en me disant : “Hé, c’est pas si mal finalement !”.
Là, par exemple, je vous présente FACTORY, de Yuriy Bykov, un huis clos oppressant dans une usine de métallurgie de l’ex-URSS. Que de la joie de vivre donc mais, faites-moi confiance et, comme dirait Stéphane Bern : “Suivez-moi”.

Factory Affiche

Le titre du film n’est pas anodin : froide, imposante, l’usine du film est un personnage à part entière. Chacun y accomplit sa tâche, de façon mécanique, tordant des barres d’acier sans savoir réellement à quoi elles servent. Les ouvriers ne sont devenus qu’un prolongement de leurs machines et semblent avoir perdu leur identité, chacun n’étant, d’ailleurs, plus désigné que par un surnom plus ou moins obscur.
Le seul qui semble avoir le droit à un nom, c’est Kalougine (Andrey Smolyakov) et pour cause, vu que c’est lui le patron. Par “patron”, comprenez par là qu’il fait partie de ces hommes d’affaire qui ont racheté des usines par paquets de dix lors de l’éclatement de l’URSS et qui, dorénavant, ne savent plus trop quoi en faire. Enfin, si, techniquement il sait quoi en faire : la fermer. Ce qu’il vient annoncer dès le début du film.

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Cette décision semblait inéluctable mais cela ne l’empêchera pas d’être l’étincelle qui fait déborder le vase. Car parmi les ouvriers se trouvent des gens qui n’ont pas toujours été metallos et qui, non seulement, ont envie de se battre mais aussi savent le faire. Ainsi, l’un d’eux, que tout le monde appelle “Le Borgne” (Denis Schvedov), un ancien militaire, décide d’organiser la résistance en enlevant Kalougine et en exigeant, non le maintien de l’usine, mais une rançon suffisante pour que lui et la demi-douzaine d’ouvriers qui l’accompagne puissent couler des jours paisibles loin de tout ce qui ressemble à de la sidérurgie.
Sur le papier ça a l’air simple. En pratique, les enlèvements se terminent rarement comme prévu et cette histoire ne va pas déroger à la règle. Assez rapidement, les imprévus s’enchaînent et les ravisseurs deviennent prisonniers de leur propre piège.

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Il va être assez dur de développer la suite de l’histoire sans spoiler et croyez-bien que ce serait dommage. Une chose à savoir toutefois : FACTORY ne prend pas le chemin qui semblait lui avoir été tracé. Ce n’est pas un drame social sur la détresse des ouvriers métallurgistes russes (même si celle-ci n’est jamais loin), ni un film d’action à la Steven Seagal qui verrait le héros décimer à lui tout seul ceux envoyés le déloger (ce qui aurait été ridicule, soit dit en passant).
S’il fallait le classer, disons que FACTORY serait à mettre dans la case des thrillers psychologiques, tant l’enjeu du film est moins l’usine, est moins la question de la rançon que le choc des égos entre Kalougine et Le Borgne. Et métaphoriquement, avec ces deux personnages, ce sont deux Russies qui s’affrontent et, par là-même, deux mondes.

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C’est, en effet, une constante dans tout système politico-social : il y a des gagnants et des perdants. Alors, évidemment, lorsque l’URSS a éclaté, lorsque certaines cartes ont été rebattues, certains, comme Kalougine, ont su tirer leur épingle du jeu avec des méthodes discutables. D’autres, comme Le Borgne, ont eu moins de chance et se sont vus relégués en bas de l’échelle après avoir perdu un œil pour la mère patrie. Une illustration supplémentaire de l’injustice du Monde me direz-vous mais assez révélatrice du fait que les enjeux de FACTORY ne sont pas ceux que l’on croit et que le sous-texte a beaucoup plus d’importance qu’il en a l’air.
Dites-vous bien que l’usine n’est qu’un prétexte, la Russie n’est un décor, les acteurs ne sont que des accessoires. Ce que nous raconte FACTORY, c’est avant l’histoire d’hommes qui cherchent une place dans un Monde qui leur dit qu’il ne veut plus d’eux, des hommes qui n’ont plus de mots pour exprimer leur détresse et à qui il ne reste qu’un hurlement primal. Et vous serez libre de faire (ou non) les parallèles avec ce que vous voulez.

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Et puis bon, rassurez-vous, il y a des moments où ça défouraille quand même, on est pas des animaux !

Alors, que dire de plus sur FACTORY, si ce n’est que, comme vous vous en doutez, le message qu’il délivre est plus fataliste qu’optimiste. Chaque personnage, quel que soit son camp, y est face à l’effondrement de son monde et, d’une façon ou d’une autre, sait que sa vie actuelle n’en a plus pour longtemps. La seule différence est de savoir comment il y fera face. Sans prendre aux tripes, il n’en reste pas moins une œuvre âpre, d’un réalisme glaçant et d’un nihilisme évident. Le seul espoir qu’il porte est l’idée selon laquelle, si nous sommes faits de ce que le Monde fait de nous, si nous sommes faits de ce que les autres attendent de nous, nous sommes également ce que nous acceptons d’être et c’est le seul levier que nous pouvons actionner.
Sur ces bonnes paroles, portez-vous bien (quand même), à (très) bientôt et en attendant..

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Tordez des barres de fer, vous verrez ça détend !

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