SUSPIRIA | Luca Guadagnino

Pour beaucoup, SUSPIRIA de Dario Argento fait partie de ces chaînons manquants qui, au milieu des années 70, amorcèrent la transition entre film d’horreur à l’ancienne et cinéma d’horreur moderne. A la fois héritier du giallo italien et du cinéma gothique mais également précurseur des films d’horreur psychologiques, SUSPIRIA est surtout une descente aux enfers baroque et sanglante portée par une ambiance hors du commun et un thème mythique (et par  Jessica Harper mais c’est un autre sujet). Et pour mettre les choses au point tout de suite : il s’agit probablement d’un de mes films d’horreur préférés et un membre du club très select des films que je serais capable de regarder en boucle sans jamais me lasser.

Évidemment, en 40 ans le film a un poil vieilli mais il n’en reste pas moins que lorsque la rumeur selon laquelle un remake était en préparation, les poils de nombre d’entre nous se sont hérissés et nous en avons été à deux doigts de sortir les gousses d’ail et l’eau bénite lorsque ces rumeurs se sont avérées. Refaire un remake de SUSPIRIA ? Pour quoi faire, si ce n’est de l’argent ? A quel moment un film, aussi bon soit-il, pourrait avoir le même impact que son modèle ? Soyons honnête, à moins d’un miracle, ce projet ne pouvait être qu’une catastrophe.

Mais ce qu’il y a de beau avec les miracles c’est que parfois ils ont lieu. Alors qu’en est-il ici ?

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Première bonne nouvelle : le scénariste David Kajganich n’a pas fait l’erreur de partir du film original mais du script original de Dario Argento et Daria Nicolodi. En gros, il semble avoir pris l’histoire de base et s’est demandé ce qu’il pourrait ajouter ou modifier en prenant en compte le fait que 40 ans de cinéma, de progrès techniques sont passés et qu’entretemps les goûts du public ont changé. Résultat, de SUSPIRIA reste seulement l’histoire originale : Suzy Bannion, l’héroïne, est une danseuse américaine venant parfaire sa technique dans une école réputée, en Allemagne. Très vite, des évènements étranges ont lieu et tous ceux qui semblent savoir quelque chose se font assassiner sauvagement, laissant penser que cette école cache de bien sombres secrets.

Pour le reste, il semble être parti d’une page blanche et n’avoir obéi qu’à une seule règle : ne pas tomber dans le copier-collé facile, le fan-service à outrance et essayer de proposer quelque-chose de différent.

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Et ça pour proposer quelque chose de différent, la mission est remplie. Ne nous leurrons pas toutefois : la motivation première était probablement d’éviter d’être trop comparé à son illustre aîné. Ainsi, mis à part quelques clins d’œil à SUSPIRIA premier du nom (comme une apparition de Jessica Harper le temps d’une scène ou deux) le film semble veiller scrupuleusement à se démarquer de son modèle.

A commencer par l’ambiance. Vous vous souvenez de celle du SUSPIRIA original avec ses couleurs vives partout ? Et bien cette nouvelle version prend le parti inverse : celui de supprimer toute couleur primaire de ses décors. C’est gris, c’est glauque et c’est assez raccord avec le fait que l’action se passe en 77 au pied du Mur de Berlin (et non plus à Fribourg). Notons par là que cet emplacement et cette époque ne semblent pas anodins mais servent seulement de support à tout un pan du scénario dont l’intérêt est assez limité. Pour faire court, il y a toute une réflexion sur le fait que des choses encore pire qu’Hitler pourraient arriver à l’Allemagne, tout une réflexion sur la culpabilité des allemands 20 ans après la fin de la Seconde Guerre Mondiale… c’est probablement passionnant mais honnêtement ce n’était peut-être pas le moment de parler de ça.

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Parallèlement à cela, SUSPIRIA nous offre aussi son lot de scènes brutales et de meurtres sanglants (après tout, nous sommes là pour ça !). Un avertissement toutefois : âmes sensibles s’abstenir parce que pas grand-chose ne vous sera épargné. J’en ai lu et entendu certains faire des rapprochement avec BLACK SWAN ou avec MOTHER !, d’autres parler d’HEREDITE et le moins qu’on puisse dire c’est que SUSPIRIA est bien dans cette veine : il n’est pas là pour vous ménager et part du principe que vous n’avez pas payé votre place pour l’être.

Alors autant vous dire que le sang va couler et que certaines personnes dans l’équipe semblent être assez inventives dès qu’il s’agit de blesser ou tuer des gens (tiens ça me rappelle quelqu’un ça). A ce titre, il y a notamment une scène qui risque de faire énormément parler tant elle est à la fois géniale et atroce et dont je vous laisse la surprise (et si vous lisez cette chronique après avoir vu le film, je pense que vous savez de quelle scène je parle).

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Et non je ne parle pas de celle-là même s’il faut noter que la danse est ici, bien mieux exploitée que dans le film original. Pour faire simple, elle est un personnage à part entière là où, dans la version de 1977, elle n’était qu’un élément de décor comme un autre.

Mais tout cela n’est rien à côté de la véritable force du film, à savoir son interprétation. Et le pire c’est que je vais être assez rapide concernant Mia Goth et Chloe Grace Moretz qui sont pourtant très bonnes dans leur registre. Je vais même assez rapidement passer sur le cas de Dakota Johnson alors qu’elle a quand même poussé le professionnalisme jusqu’à prendre des cours de danse pendant deux ans pour être la plus crédible possible dans le rôle de l’élève surdouée. Non, la qualité de l’interprétation se résume en deux mots :

Tilda Swinton.

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Pour résumer, Tilda Swinton joue ici Madame Blanc, la directrice de l’école (un personnage qui existait déjà dans le premier SUSPIRIA), une femme à l’âge indéfinissable, pouvant tout à la fois être maternelle et attentionnée que froide et inflexible. Un être à la fois inquiétant et rassurant dont vous vous doutez bien que la face cachée n’est pas belle à voir. Dire qu’elle joue ce rôle à la perfection est un euphémisme : elle crève littéralement l’écran et chacune de ses interventions nous rappelle la différence entre un bon acteur et un grand acteur. Ce ne serait rien si elle n’avait pas ajouté un exercice supplémentaire constituant à jouer un second rôle.

Je vous raconte :

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En effet, lors de la préproduction, il fut annoncé que le seul personnage masculin important du film, le Docteur Klemperer (mélange de deux personnages du premier SUSPIRIA) allait être joué par un acteur inconnu au bataillon, un certain Lutz Ebensdorf.  Au début, ce choix fut pris comme une volonté de Guadagnino de surprendre le public avec une nouvelle tête et un acteur amateur (on avait du même créer une fiche Imdb à son attention). Très vite, toutefois, des rumeurs ont commencé à circuler et certains ont commencé à noter la ressemblance entre le vieil homme et Tilda Swinton. Pendant longtemps, elle niait lorsque des journalistes lui demandaient si elle jouait également Klemperer… avant que l’un d’entre eux ait l’idée de tourner la question dans l’autre sens et de lui demander si elle jouait bien Lutz Ebensdorf. Ce à quoi elle répondit par l’affirmative.

Et pourquoi a-t-elle accepté d’endurer des heures de maquillage, tout aussi génial soit-il ? Et bien de son propre aveux simplement parce que ça l’amusait de tenter de nouveaux trucs c’est tout ! Ce qui est une explication étonnamment simple pour une illusion aussi parfaite (et d’aucuns ajouterons que c’était quand même se compliquer inutilement la tâche).

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Notons que certains ont vu dans ce choix une volonté militante dans la mesure où, le seul personnage masculin du film étant un personnage positif, il était symbolique de le faire jouer par une femme. Bon en fait, il s’agirait plus d’un hommage de Guadagnino à Rainer Werner Fassbinder, notamment au film LES LARMES AMERES DE PETRA VON KANT qui avait la particularité de proposer un casting entièrement féminin. Ne pouvant faire ça ici, il a donc fait en sorte que la totalité des personnages importants du casting soient joués par des femmes.

Bon ce n’est pas tout mais vous constaterez que pour le moment je vous ai essentiellement parlé de forme et assez peu de fond. Oui, si on se cantonne à l’exercice du remake, SUSPIRIA a fait énormément de bons choix, a évité de nombreux pièges et, du point de vue de l’exécution, il n’y a pas grand chose à redire. Est-ce pour autant que cela en fait un bon film ? Et bien… la réponse ne va pas être simple.

Car je vous préviens tout de suite : ce film regorge de ces petits détails qui peuvent faire sortir un spectateur (au sens propre comme au sens figuré). D’abord, il est long : plus de 2h30, soit une heure de plus que son aîné, alors que, paradoxalement, certains indices laissent penser que pas mal de scènes ont été coupées pour atteindre une durée raisonnable. En témoignent tout un tas d’arcs de narration développés puis abandonnés en cours de route ainsi que des personnages dont je cherche encore l’utilité (par exemple si quelqu’un peut m’expliquer à quoi sert le personnage joué par Sylvie Testud, je lui en serais reconnaissant).Suspiria18Ensuite, comme je vous le disais, il faut ne pas trop avoir de problèmes avec une ambiance glauque et une violence aussi décomplexée que dans le premier SUSPIRIA (mais en beaucoup plus réaliste). Il ne faut pas non plus avoir de problèmes avec l’idée de scènes oniriques parfois assez obscures et qui ne nous serons que partiellement expliquées. Enfin, je préviens les puristes et les fans du premier film : il y a une scène ou deux qui vont vous faire hurler au blasphème et je pense que ce sont surtout ces passages là qui sont le carburant alimentant le lance-flammes de certains critiques.

En définitive, on a le sentiment d’un film qui, avant de se préoccuper d’être bon ou mauvais, s’est attelé à être intéressant. Sur ce plan là, mission accomplie mais une fois de plus : si vous voulez aller voir SUSPIRIA, c’est à vos risques et périls.

Et que vous y alliez ou non, stay SACed, portez-vous bien, couvrez-vous bien…

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…buvez du thé et ne jouez pas avec des crochets !

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