Doctor Strange | Scott Derickson

Je ne vais pas commencer cet article en tirant à nouveau sur des ambulances bien connues mais réussir une adaptation cinématographique n’est pas chose aisée, même avec la meilleure volonté du monde et une équipe compétente. Là nous avons un projet muri depuis plus de 20 ans (les premières rumeurs datent de 1992 et envoyaient Wes Craven derrière la caméra). Nous avons un studio prêt à fournir les moyens suffisants pour assurer un spectacle de qualité. Nous avons un casting quatre étoiles sur lequel je reviendrai et, surtout, nous avons un réalisateur et co-scénariste: Scott Derickson, qui est un fan de comics et qui a notamment obtenu le job en montrant aux responsables du studio que le portefeuille qu’il utilisait depuis des années arborait le logo Marvel.
Reste à savoir si tous les engrenages se sont correctement emboîtés et bien vous savez quoi ? Oui. Et je vais vous expliquer pourquoi.

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Pour ceux qui ne le connaîtraient pas (catégorie à laquelle j’appartenais il y a encore deux jours), le Dr Strange est un personnage assez original dans l’univers Marvel. Il est apparu pour la première fois en 1963, sous la plume de Stan Lee et le crayon de Steve Ditko, dans un récit de quelques pages. Ce sorcier venait en aide à un homme torturé par ses cauchemars dont il s’avérait qu’ils étaient l’expression des remords pour ses crimes passés. Strange l’incitait au final à se rendre aux autorités, l’homme trouvant alors son salut dans la rédemption. Cette histoire contrastait avec les récits de super héros habituels et le magazine Strange Tales où elle parut, reçut énormément de courrier réclamant le retour de ce personnage atypique. Ce qui amena à lui créer un univers et une histoire, retranscrite de façon assez fidèle dans le film.

Avant d’être un superhéros, le docteur Stephen Strange était une autre sorte de héros : il était neurochirurgien. Attention, pas n’importe quel neurochirurgien : le meilleur ! Le genre à réussir l’impossible (allant même jusqu’à quasiment ressusciter un mort) et à disposer d’un doigté que n’importe quel pianiste lui aurait envié. Parallèlement à ça, humainement… ce n’est pas un type bien.
Strange est imbu de lui-même, misanthrope, flambeur et davantage préoccupé par le soucis de laisser son nom dans les manuels que par le soucis d’aider son prochain. A certains égards, il fait un peu penser à une espèce de mélange entre Tony Stark et le Dr House. Et comme pour ces deux là, le personnage est toutefois présenté avec suffisamment d’intelligence pour ne pas en faire un simple connard avec un bistouri.

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A noter que, à l’origine, le rôle du Docteur Strange ne devait pas être tenu par Benedict Cumberbatch mais par Joaquin Phoenix. Celui-ci ayant d’autres engagements il ne put signer pour plusieurs films et du décliner.

 

C’est cette volonté et d’être le meilleur qui le conduira à sa perte. Alors qu’il roule à tombeaux ouverts dans une voiture de luxe, Strange consulte les documents que lui envoie son assistant par téléphone, afin de choisir un cas digne de lui. Et ce qui arrive quand on consulte ses messages à 200 à l’heure arriva : la voiture finit au fond d’un ravin. Si Strange est miraculeusement sauvé, ses mains souffrent de dégâts neurologiques irréversibles qui le rendent incapable d’opérer. Après avoir tout tenté, il vient à s’intéresser au cas d’un patient paralysé qui finit par remarcher après un mystérieux voyage au Népal, à Kamar-Taj. Strange s’y rend lui aussi, bien décidé à redevenir ce qu’il était… sans se douter qu’au lieu de ça il allait devenir quelqu’un d’autre.

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A Kamar-Taj, il fait la connaissance de l’Ancien, un être au savoir millénaire, campé ici par une Tilda Swilton chauve. Le choix peut paraître surprenant et a même amené certains à accuser Scott Derickson de white washing, l’Ancien étant, à l’origine, un tibétain. En réalité, Derickson voulait faire de l’Ancien un personnage androgyne, afin que l’être s’efface devant la fonction. Et ça marche.
L’Ancien, disais-je, après avoir offert à Strange un voyage astral au cours duquel ses certitudes prennent cher, accepte de lui enseigner son savoir. Elle met toutefois un moment à le faire, dans la mesure où un apprenti arrogant et sûr de lui elle en a déjà eu un : un certain Caecilius, qui a fini par lui claquer dans les pattes après avoir cédé au côté obscur de la Force.

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C’est d’ailleurs ce fameux Caecilius qui est le point qui m’a le plus déçu dans ce film. Non que Mads Mikkelsen soit mauvais, loin de là, mais la genèse du personnage du Docteur Strange est assez longue, trop pour développer celle de son antagoniste. Dans les comics, Caecilius n’est qu’un lieutenant du vrai gros méchant : le Baron Mordo (qui apparaît dans le film mais je ne vous en dit pas plus). Il y a fort à parier que son background n’ait pas été très fouillé et il ne l’est pas non plus ici. A peine sait-on qu’il s’agit d’un homme brisé par le destin et qui fit allégeance à des forces qui le dépassent pour gagner plus de pouvoir, plus vite, un peu comme Strange.
C’est d’ailleurs ce parallèle là qui est intéressant : il n’est pas question, ici, de s’affronter pour sauver ou asservir l’Humanité, celle-ci n’est qu’un dommage collatéral. Caecilius veut se débarrasser de Strange parce qu’il est un obstacle sur sa route, un caillou dans sa chaussure. Et Strange veut se débarrasser de Caecilius parce qu’il est un obstacle sur la voie de la connaissance. Il reste qu’on a l’impression que Caecilius n’est qu’un apéritif et que le vrai méchant arrivera lors du prochain épisode.

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« Je t’en ficherais des apéritifs ! T’en connais beaucoup des méchants qui ont le même maquillage qu’Alice Cooper ? »

Ceci mis à part, il faut que je vous fasse un aveux : je ne m’étais pas autant éclaté devant un film de superhéros depuis longtemps. Et cela s’est en grande partie du au fait que les deux éléments qui auraient pu être ratés facilement sont, au contraire, particulièrement réussis.
Le premier, c’est l’univers onirique du comics original. On le sait, ce qui rend bien sur papier ne rend pas forcément bien sur pellicule mais là, visuellement, le résultat est assez bon. Les passages dans les univers parallèles, qui plus est les scènes de baston dans les univers parallèles, sont relativement lisibles tout en gardant de faux airs de trip sous LSD.
D’ailleurs, pour une fois, si vous avez l’occasion de voir le film en 3D et que vous n’êtes pas migraineux profitez-en. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’elle apporte quelque chose à la narration mais l’immersion et le spectacle y gagnent.

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Le second point, last but not least comme on dit au Japon, c’est le fait que la transformation morale de Strange soit réussie. Là aussi, il aurait été tellement facile de faire un personnage de playboy sarcastique, de balancer un training montage puis d’en faire un boy scout afin qu’il colle à l’image traditionnelle du héros. Là, non : Strange reste tout au long du film un être assez flegmatique et pince-sans-rire et suffisamment sûr de lui pour n’en faire qu’à sa tête.
Résultat, il y a énormément d’humour et de second degrés dans le film, suffisamment distillé pour ne pas non plus occulter le propos essentiellement sérieux de l’histoire. C’est également l’occasion de (ré ?) découvrir que Bénédict Cumberbatch à un don sérieux pour la comédie. Bon, il y a deux ou trois vannes qui tombent à plat, quand même. Notamment parce que, VO ou VF, certaines sont assez difficilement traduisibles.

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Connaissant mal le Dr Strange, je n’attendais pas grand chose de ce film. Et plus que tout je ne m’attendais pas à ce qu’il soit ce qu’il est: à savoir l’un des meilleurs films Marvel jamais réalisés. Alors oui, comme tous les Marvel il obéit à certains codes qui font qu’il s’inscrit non comme film mais comme morceau d’un univers (en passant par là, faites attention aux scènes post-générique : ce coup-ci il y en a deux). Mais, d’un autre côté, le personnage de Strange est suffisamment éloigné des super-héros traditionnels pour que le film soit visible même par des spectateurs peu habitués aux comics.
Il n’en reste pas moins que, le film ayant été réalisé par un fan, il est, au final, ce que lui aurait aimé voir et ce qu’il aurait aimé voir c’est finalement ce que la plupart des spectateurs attendent d’un film de super-héros : du divertissement pur et dur. Et, pour paraphraser Desproges, un film qui à l’ambition de nous divertir à juste la plus belle ambition du monde. Et la satisfaction n’en est que plus grande lorsqu’il y parvient.

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« Tout le plaisir était pour moi ».

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