MORGANE (2016) | Luke Scott

Depuis l’antiquité, depuis le mythe d’Icare, l’Homme a veillé à mettre en danger ses contemporains contre une curiosité qui peut parfois se retourner contre lui. Que se passe-t-il si on s’approche trop du soleil avec des ailes en plumes collées à la cire ? Que se passe-t-il si on crée un être fait de plusieurs pièces de cadavres cousus ensemble ? Que se passe-t-il si on met un tube de Menthos dans une bouteille de Coca ? Que se passe-t-il si on met deux fois plus d’uranium que prévu dans le réacteur 4 de Tchernobyl ? A la chaque fois, la réponse va être la même : « Boum ».

Et que se passe-t-il si on raconte l’histoire d’un être humain entièrement fabriqué en laboratoire ? Et bien ca donne MORGANE et là aussi la réponse peut être « Boum », même si « Plop » risque d’être l’onomatopée la plus appropriée.

Morgane Affiche

Ce qu’est Morgane, on nous l’apprend assez rapidement. Elle est le fruit d’une expérience tentée par une multinationale dont on ignore les intentions précises. Pour eux, elle est le projet L-9, un être humain créé par parthénogenèse, par insertion dans un ovule d’un ADN artificiel. Lors du développement du fœtus, l’équipe de scientifiques chargés de la créer y insérèrent des neurones de synthèse destinées à accélérer son métabolisme et ses capacités d’apprentissage.

Les résultats sont bluffants : au bout d’un mois, Morgane a l’apparence d’une petite fille de 4 ans. Elle marche, elle parle et est, surtout, capable de ressentir une large palettes d’émotions. A 5 ans, elle a une apparence adulte, est parfaitement autonome et, nous précise-t-on, fait les risottos à la perfection, ce qui n’est pas si évident que ça croyez-moi. Elle développe également des capacités physiques ainsi que des dons de médium qui… ne seront ni expliqués ni utilisés. L’expérience semble donc concluante jusqu’à ce que les personnages appellent « l’incident ». Par « incident » comprenez que, lors de l’un de ses repas, Morgane a empoigné un couteau et éborgné l’une des scientifiques chargés de veiller sur elle.

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Notons que Morgane est jouée par Anya Taylor-Joy, que certains d’entre vous ont peut-être vu au début de l’été dans THE WITCH et qui semble se spécialiser dans les rôles d’ado en apparence fragile mais à qui il ne faut pas marcher sur les pieds.

La multinationale envoie alors sur place une consultante en gestion du risque : Lee Weathers (Kate Mara) dont la mission est à la fois simple et terrible. Dans la mesure où Morgane est un être artificiel, sans existence légale et sans famille, dans la mesure où elle est considérée comme un produit, dans la mesure où ce produit est potentiellement dangereux, faut-il poursuivre son développement ? En d’autre termes, évaluer les risques va consister ni plus ni moins qu’à décider de la vie et de la mort d’un être dont une bonne partie du film va être de déterminer s’il est humain.

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A ce titre, le contraste entre Lee et ceux qu’elle représente et Morgane et ceux qui l’ont créée saute aux yeux. A l’inverse des scientifiques, qui ressemblent à une joyeuse colonie de vacances et voient Morgane comme la fille qu’ils n’ont pas eus Lee est un être froid, semblant dépourvu d’émotions et refusant de voir Morgane comme autre chose qu’un objet. De façon générale, Lee semble être l’inverse totale de Morgane : physiquement, l’une est grande, brune, avec les cheveux courts et tirée à quatre épingles, l’autre est plus menue, blonde, avec les cheveux longs et ne se sépare jamais d’un sweat à capuche trop grand pour elle. Le seul point commun entre les deux est une certaine froideur mais, si ce que font les Hommes a créé Morgane, ce que sont les Hommes a créé Lee.

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Vous vous en doutez (il n’y aurait pas de film sinon), l’expertise de Lee puis du psychiatre chargé d’examiner Morgane ne va pas se révéler positive, c’est le moins qu’on puisse dire. La sentence tombe : Morgane doit être euthanasiée mais, après l’avoir endormie (et après qu’on lui fait comprendre qu’elle n’était qu’un amas de cellule sans âme) aucun des scientifiques n’ose pratiquer l’injection mortelle. Et paradoxalement, c’est voir Morgane comme une humaine, faire preuve d’empathie qui va finir par leur être fatal.

Car l’empathie, Morgane n’en est pas capable : elle a beau avoir un corps d’adulte et des capacités hors du commun, il n’en reste pas moins qu’elle n’a que cinq ans, un âge où notre notion de bien et de mal est assez bancale et où contrôler ses émotions n’est pas toujours évident. Donc, vous imaginez la réaction d’un être doté d’une intelligence et d’une force surhumaine, capable d’accès de violence terrifiants et qui vient de se réveiller après que ceux qu’elle pensait être ses amis aient essayé de la tuer.

Et c’est là que les défauts du film vont se faire criants.

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Quand je disais qu’il ne fallait pas lui marcher sur les pieds !

Le problème c’est qu’à force de nous matraquer le fait que Morgane n’est pas si humaine qu’elle en a l’air mais plus que ce que les autres veulent croire, le scénario en oublie pas mal d’éléments. Je vais vous faire un aveux : j’en ai regretté que le film ne soit pas plus long. Une demi-heure de plus pour nous présenter davantage les personnages aurait été une bonne idée. Je comprends que le personnage de Lee reste mystérieux, mais les autres, ceux pour lesquels nous sommes sensés éprouver un peu d’empathie au moment où l’on en perd pour Morgane, sont, au mieux des clichés, au pire des figurants améliorés.

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Je n’ai, par exemple, pas eu l’occasion de vous parler de Paul Giammati qui joue le psychiatre chargé d’évaluer Morgane et dont le comportement va parfois être juste à l’opposé de toute logique. Si ce n’est celle de faire avancer l’intrigue.

Résultat: on a le sentiment que, une fois que Morgane s’est échappée, le scénario ne sait pas trop où aller. En gros, une fois que ses créateurs ont expliqué qu’ils la voyaient comme une humaine, une fois que les ronds-de-cuir de la multinationale ont expliqué qu’elle n’est qu’une chose et une fois que Morgane a expliqué qu’elle ne savait pas ce qu’elle était, on a fait le tour de l’histoire.

Et ce n’ est même pas le twist final, que l’on voit arriver à 50 kilomètres, qui va la va sauver.

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En définitive, parce que finalement nous sommes tous là pour ça, que penser de MORGANE ? Disons que je ne serai pas étonné qu’il soit, d’ici quelques années, projeté dans les ciné-clubs philo à la fac, un peu comme l’est BLADE RUNNER aujourd’hui. Non seulement parce que MORGANE emprunte énormément à ce film (consciemment ou inconsciemment, d’ailleurs, quand on sait que le réalisateur, Luke Scott, est le fils de Ridley) mais aussi parce que lui aussi nous amène à nous interroger sur ce qu’est être humain. Est-ce juste biologique ? Suffit-il de ressentir des émotions ? Ou être humain consiste à reconnaître ces émotions et à les contrôler ?

Ce sont de bonnes questions, il est juste dommage que la réponse que semble nous donner le film soit seulement : « Ben on en sait trop rien et puis on s’en fiche un peu ».

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