BEN-HUR (2016) | Timur Bekmambetov

Un jour, je devais avoir 5 ou 6 ans, ma mère revint à la maison avec une cassette de BEN-HUR, avec Charlon Heston et Stephen Boyd. Elle expliqua alors qu’elle avait dans l’intention de montrer ce film à ses élèves (des grands de 6e) et, en voulant la tester, la donna à manger à notre magnétoscope un dimanche en fin d’après-midi. Je n’avais rien de mieux à faire, alors je me suis assis avec elle et nous avons regardé ce film en famille. Dire que ce fut une claque serait un euphémisme. Je ne sais pas encore comment j’ai trouvé la patience de regarder en entier un long-métrage de plus de trois heures mais ce que je sais c’est que de ce film naquit mon intérêt pour le cinéma ainsi que celui pour l’Histoire. En d’autre termes, ce dimanche après-midi fut le début des deux plus grandes passions de ma vie.

Ben Hur affiche

Ce film, je l’ai vu, revu et re-revu, au point d’envoyer la VHS ad patres. Il m’arrivait même de passer le film en avance rapide, seulement pour voir les scènes de la bataille navale et de la course de char. Aussi, lorsque j’appris qu’un remake était en préparation, j’étais à la fois excité et circonspect. L’enfant en moi se demandait ce que pouvaient donner ces scènes qui m’avaient fasciné avec les moyens modernes. Le vieux con se demandait pourquoi ne pas se contenter de remastériser le film original. C’était oublier qu’il avait près de 60 ans et qu’il n’était plus adapté à un public moderne.

Et puis, si on suit cette logique : le film de 1959 était déjà un remake d’un film de 1925, qui était lui-même le remake d’un film de 1907 Donc laissons faire le progrès et voyons ce qu’il a pour nous.

BenHur2016-09-11-14h08m57s273

Si vous avez eu une enfance normale et que vous l’avez davantage passée devant LE MANEGE ENCHANTE ou LES ARISTOCHATS, je vais vous resituer un peu l’histoire. Notons que celle du film diverge un poil du livre d’origine de Lewis Wallace et de la version précédente, mais je vous signalerai les plus grosses libertés qui y ont été prises.

Nous sommes en Judée, en 33 ap. J.C.. Les Romains occupent la région depuis quelques décennies, ce que les Juifs voient d’un très sale œil. La seule chose qui empêche les auteurs de l’époque de parler de poudrière c’est le fait que la poudre n’ait pas été inventée. Parmi les résistants les plus acharnés, notamment, se trouvent les zélotes, des Juifs tentant de chasser les romains par la force, à coup d’embuscades et d’assassinats plus ou moins ciblés.

Afin de tenter de réconcilier Juifs et Romains, un aristocrate de Jérusalem, de la maison Hur, avait alors adopté un orphelin romain, Severus Messala, qu’il avait élevé comme son fils, aux côté de son propre enfant, Judah Ben-Hur. Ici, première liberté prise avec l’histoire originale: à l’origine Ben-Hur et Messala sont très bons amis mais ne sont pas frères. D’autant plus que cela amène certaines incohérences.

BenHur2016-09-11-14h09m01s008

Car si le Messala que campait Stephen Boyd en 1959 était juste un être froid et brutal, celui de 2016, joué par Toby Kebell est plus complexe. Bien qu’élevé parmi les Juifs Messala, n’en a pas moins gardé un nom et des dieux romains et ça tout le monde prend bien soin de le lui rappeler. Et chacun sera libre de faire les parallèles qu’il veut avec des gens tentant aujourd’hui de s’intégrer dans une population qui n’aura de cesse que de leur renvoyer leurs origines dans la figure. Un soir, lassé de s’entendre encore rabâcher le fait qu’il est et restera un bouffeur de tripes de sanglier frites dans de la graisse d’urus (avec du miel !), Messala prend ses affaires et rentre à Rome retrouver ses roots et s’engager comme légionnaire.

Lorsqu’il revient en Judée, c’est dans les bagages du gouverneur, Ponce Pilate, arrivé avec pour mission de pacifier la région. Messala est, tout d’abord, un adepte de la manière douce mais, Pilate prenant ça, au mieux pour de la faiblesse, au pire pour de la sédition, il apprend donc à avoir une main de fer dans un gant d’acier. Et à créer les enragés qu’il tentera d’empêcher de mordre.

BenHur2016-09-11-14h09m14s013

Notons que les zélotes (puisque c’est d’eux que je parle ici) ont une place bien plus importante ici que dans l’histoire originale. Ainsi, dans l’histoire originale, Ben-Hur est arrêté après que sa soeur ait fait accidentellement tomber des tuiles sur le cortège du gouverneur. Là ce n’est pas un accident qui va être l’élément déclencheur de la chute de Ben-Hur mais bel et bien un attentat, commis par un jeune zélote qu’il avait soigné après l’avoir retrouvé agonisant dans son écurie et tenté (en vain) de le raisonner. Pris entre le marteau et l’enclume, ne pouvant et ne voulant pas faire preuve de clémence, Messala ordonne la mise à mort de la mère et de la sœur de Ben-Hur et envoie celui qui fut son frère aux galères.

BenHur2016-09-11-14h08m01s011

Dans l’histoire originale, Ben-Hur survit de nombreuses années sur les bancs de rame puis, au cours d’une bataille, sauve l’amiral de la flotte, qui l’adopte, avant que Ben-Hur ne revienne en possession de la fortune de sa famille. Il est ensuite engagé par un cheik pour mener son attelage dans une course de chars, où il affrontera Messala et obtiendra sa vengeance. Là on fait un peu plus vite. La bataille navale a bien lieu. Elle n’est pas aussi épique que je ne le pensais, un poil brouillonne à mon goût (sans que je sache avec certitude s’il s’agit d’un effet voulu) et Ben-Hur n’y sauve personne (bien au contraire).

On passe directement au cheik, qui recueille Ben-Hur après que celui-ci se soit échoué sur une plage. Un raccourci que l’on pardonnera lorsqu’on sait que le cheik c’est Morgan Freeman, qui arrive à avoir la classe même avec les dreadlocks de Tracy Chapman.

BenHur2016-09-11-14h10m16s866
« Mouais, enfin on fait ce qu’on peut ».

Ce qui nous amène à la course de chars. Et vu que la majeure partie de la promo du film s’est orientée vers elle, on est en droit de s’attendre à du lourd. On peut trouver étrange l’importance qui est donnée à cette course mais, à l’époque romaine, la course de char était plus qu’un sport. Pour faire simple, elle revêtait une importance similaire à celle du football aujourd’hui. Chaque quartier, chaque région avait son champion, chaque champion ses supporters et les auriges (les conducteurs de chars si vous préférez) pouvaient récolter des fortunes colossales.

Si vous voulez une anecdote: au IIe siècle, des textes rapportent qu’un certain Gaius Appuleius Diocles, amassa en 24 ans de carrière 35 863 120 sesterces. En tenant compte de l’inflation et de la valeur intrinsèque d’un sesterce, ce serait l’équivalent de 10 à 15 milliards d’euros, faisant de lui le sportif le plus riche de l’Histoire.

BenHur2016-09-11-14h10m56s792
Donc non : un Juif battant un Romain dans une course de chars à Jérusalem serait tout sauf anecdotique.

A la décharge de ce brave Dioclès, les courses de char étaient particulièrement dangereuses et, dans BEN-HUR cette violence est assez bien retranscrite. Ça se percute dans tous les sens, la poussière vole, la foule hurle et la mise en scène est particulièrement dynamique. Disons que les mêmes recettes que pour la bataille navale ont été employées mais ça marche bien mieux ici. Toutefois, bien que réussie, cette scène semble avoir été tournée avant tout comme un hommage à celle du film de 1959 : des plans entiers et même une partie du décor en sont directement tirés. A force de vouloir la respecter, Timur Bekmambetov a peut-être oublié d’y ajouter sa griffe, de peur de l’abimer.

BenHur2016-09-11-14h10m02s821

Paradoxalement, ce BEN-HUR est moins un remake bête et méchant qu’une tentative de réécriture du mythe. Le roman original portait une forte dimension religieuse (il raconte surtout comment Ben-Hur finit par devenir chrétien en écoutant la parole de Jésus), le film de 1959 est essentiellement axé sur la vengeance, le BEN-HUR de 2016, lui, parle davantage de rédemption.

Pourquoi de rédemption ? Parce que chaque personnage, que ce soit Ben-Hur, Messala, Ponce Pilate ou même les zélotes est mû par des passions qui l’aveugle. Les Juifs détestent les Romains, les Romains méprisent les Juifs, les Romains entre eux s’accusent de lâcheté, les Juifs entre eux s’accusent de trahison. Tous s’apercevront, plus ou moins tard, de leurs erreurs. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’il n’y a pas de bons ou de méchants dans cette histoire mais les nuances de gris sont suffisamment prononcées pour que l’on comprenne qu’il y a surtout des gens qui ne se connaissent pas.

BenHur2016-09-11-14h13m38s245

Malheureusement, si l’intention est louable, elle est assez mal amenée. Il y a bien le personnage de Jésus qui tente de raisonner tout le monde mais il est assez mal utilisé. L’histoire originale est assez riche niveau bondieuseries et ce côté là est plutôt édulcoré dans la nouvelle version. Maintenant un BEN-HUR sans Jésus ce n’est plus vraiment un BEN-HUR alors il fallait bien le caser quelque part. Et on sent vraiment que Timur Bekmambetov ne savait pas très bien quoi en faire. Bon, l’avantage c’est que Jésus c’est probablement le seul personnage que vous n’avez pas à présenter.

Reste que son utilisation est assez symptomatique de ce que je disais un paragraphe plus haut : si Bekmambetov veut parler de rédemption, il l’oublie lui-même, précipitant bêtement les choses dans les dix dernières minutes. Résultat, cela l’oblige à sacrifier la fin initiale à une sorte de happy end sirupeux dont je comprends qu’il ait pu faire hurler certains. Et quand je dis « sirupeux » c’est pour ne pas dire « ridicule ».

BenHur2016-09-11-14h10m59s798
« Mouais, enfin, laisses-moi deux-trois jours pour le happy-end ».

Adapter à nouveau une œuvre aussi mythique que BEN-HUR est un exercice aussi périlleux que compliqué. Cela implique de slalomer entre hommage, fidélité à l’œuvre originale et remise au goût du jour. Certains remakes peuvent paraître inutiles, pas celui-ci. Évidemment, la nouvelle approche de l’histoire peut être bancale, historiquement il y a quelques pétouilles, on sent que le gros des efforts s’est focalisé sur seulement deux scènes et une fois que vous aurez remarqué la ressemblance entre Toby Kebell et Simon Astier, vous n’arriverez plus à y voir un méchant crédible.

Il n’en reste pas moins un bon divertissement et une histoire dont on comprend rapidement qu’elle nous renvoie plus à notre monde qu’à la Judée du Ier siècle. Jésus à dit : « tu aimeras ton prochain comme toi même ». Timur Bekmambetov ajoute : « je sais que c’est pas toujours facile mais fais un effort bordel ! ».

BenHur2016-09-11-14h57m27s601

Je ne sais pas très bien quelle place la postérité laissera à ce BEN-HUR. Ce que je sais c’est que dans 6 mois, un an, dix ans, une mère reviendra chez elle avec un Blu-ray de ce film

Un dimanche après-midi, son fils s’assiéra à côté d’elle

Et le cycle recommencera.

 

Pour vous abonner à Podsac:

S’abonner à Podsac

Publicités